CHAPITRE XLIII
Le Lady Luck volait en rase-mottes au-dessus de la surface dévastée de Kessel. Un soleil blême luisait sur les plaines ravagées. Dans le ciel foisonnaient les météorites : des fragments de la lune détruite.
– Tu sais, je trouve à ce paysage une certaine beauté, dit Lando à Mara Jade.
Assise à côté de Calrissian, la jeune femme semblait des plus sceptiques. Avec un soupir, elle regarda son compagnon comme si elle doutait de sa santé mentale.
De fait, il y avait souvent de quoi.
– Si tu le dis…
– Je sais qu’il faudra beaucoup de travail, admit Lando.
Il lâcha les commandes d’une main, qu’il posa sur l’accoudoir de Mara, qui sursauta, mais… pas trop.
– Le plus urgent, continua Lando, sera de remettre les usines atmosphériques en état de marche. Il faudra faire venir des robots spécialisés… Au fait, j’ai contacté Nien Nunb, mon ami sullustéen. Il est ravi de s’installer dans les tunnels ! Crois-moi, il fera un super directeur d’exploitation ! (Il gratifia Mara de son plus beau sourire.) Sans la base lunaire, la défense sera plus difficile, mais avec l’aide de la Guilde des Contrebandiers, je suis sûr qu’on mettra sur pied un système génial. Mara, on va faire une équipe du tonnerre, toi et moi ! Et tu ne peux pas savoir combien j’apprécie de travailler… hum… si près de toi.
La jeune femme soupira, plus amusée qu’agacée.
– Tu ne renonces jamais, hein, Calrissian ?
Il secoua la tête, un grand sourire sur les lèvres.
– Exact. Ça n’est pas mon genre. Et ça ne le sera jamais.
Mara s’adossa à son siège, faussement accablée.
– C’est bien ce que je craignais…
Dans les cieux blêmes de Kessel, les étoiles filantes continuaient de pleuvoir.
Deux droïds médicaux soutenaient une Mon Mothma dégoulinante à sa sortie d’une cuve à bacta. Encore peu solide sur ses jambes, l’ancienne présidente n’avait aucune honte à s’appuyer sur les épaules métalliques de ses anges gardiens.
Sidérée par la rapidité de son rétablissement, Leia regardait sa vieille amie avec des yeux ronds.
– Mon Mothma, je n’espérais plus vous revoir debout…
– Moi non plus, admit la miraculée avec un haussement d’épaules. Mon corps se régénère à une vitesse incroyable. Maintenant que le poison ne me ronge plus, les cuves à bacta sont très actives. Tu sais, j’ai hâte de savoir ce qui s’est passé pendant que j’étais dans le coma. J’ai beaucoup à rattraper. Mais les droïds médicaux ont décrété que je devais rester là et me reposer.
Leia éclata de rire. Elle reconnaissait bien là l’indestructible Mon Mothma.
– Vous avez tout le temps, ne soyez pas inquiète. A ce propos… (Elle hésita, ne voulant pas mettre la convalescente sous pression.) Hum… Quand pensez-vous être prête à reprendre vos fonctions ?
Toujours aidée par ses droïds, Mon Mothma alla s’asseoir sur un siège moelleux, près de la cuve.
Elle prit tout son temps pour répondre, le cœur de Leia battant de plus en plus fort.
– Leia, je ne suis plus présidente. J’ai loyalement servi pendant des années, mais cette maladie m’a affaiblie. Pas seulement sur le plan physique, comprends-le. Aux yeux de l’opinion publique, je ne suis plus la même. Un chef doit être fort et dynamique. Il faut quelqu’un comme toi, la fille du légendaire Bail Organa.
« Ma décision est irréversible. Je n’essayerai pas de reprendre mon poste. L’heure est venue de me reposer, puis de réfléchir à d’autres moyens de servir la Nouvelle République. Désormais, mon enfant, l’avenir est entre tes mains.
Une expression stoïque s’afficha sur le visage de Leia, mais il aurait fallu être aveugle pour ne pas voir combien elle était forcée.
Au point d’en devenir comique…
– Je redoutais que vous ne disiez cela, répondit Leia. Si j’ai pu aider à vaincre l’Empire, je réussirai à me débrouiller avec les Conseillers. Après tout, ils sont de notre côté…
– Certes, mais tu découvriras bien vite que les Impériaux baissent plus facilement pavillon que nos politiciens.
– Encore de beaux jours en perspective ! soupira la présidente.
Les vents chantaient sur Vortex. Emerveillée, Leia regardait la Nouvelle Cathédrale des Vents, qui se dressait bravement face aux terribles tempêtes. A ses côtés, Yan plissait les yeux pour se protéger de la bise, mais lui aussi semblait impressionné par l’édifice.
La nouvelle cathédrale était plus aérodynamique que la précédente. Les Vors, trop imaginatifs pour reproduire le concept précédent, avaient suivi des plans issus de leur conscience collective.
Des cylindres de cristal brillaient sous le soleil, rappelant les tuyaux d’un orgue géant. Des orifices étaient aménagés dans ces structures incurvées. Les Vors utilisaient leurs ailes pour boucher et déboucher ces trous, composant ainsi une mélodie éolienne. Tout le reste était construit à ras de terre, mais la cathédrale, comme l’esprit de la Nouvelle République, était un défi lancé à la fatalité.
Les vents faisaient rage. Peut-être était-ce leur façon de rendre hommage au courage des bâtisseurs. Car, sans les tempêtes, il n’y aurait point eu de musique.
Entourés d’une escorte de dignitaires de la République, Leia et Yan occupaient une petite plate-forme d’observation semée d’herbe verte. Au-dessus de leurs têtes, les Vors tournaient, redevenus joyeux.
Depuis l’Ordre Nouveau décrété par Palpatine, les habitants de Vortex n’avaient plus invité aucun étranger à leur concert annuel. Avec la victoire de la République, leur sévérité s’était adoucie, et les diplomates d’une multitude de mondes étaient conviés à la fête.
La première visite de Leia, avec l’amiral Ackbar, avait tourné au désastre ; aujourd’hui, tout irait bien, la nouvelle présidente en était certaine.
Yan l’accompagnait, sanglé dans une tenue d’apparat qui le gênait visiblement aux entournures. Leia le trouvait splendide, mais ça ne semblait pas le consoler.
Sentant que sa femme le regardait, il tourna la tête et lui sourit. Puis il lui passa un bras autour de la taille et l’attira vers lui.
– Ça fait du bien de se détendre, dit-il. Et j’adore être avec vous, Votre Splendeur.
– Général Solo, maintenant que je dirige l’Etat, peut-être vais-je vous ordonner de rester plus souvent à la maison.
– Tu crois que ça ferait une différence ? Avec ma façon très personnelle d’obéir, j’en doute…
Leia sourit.
– Ne penses-tu pas qu’on pourrait arriver à un compromis ? dit-elle. La galaxie semble conspirer pour nous éloigner l’un de l’autre. Avant, nous vivions nos aventures ensemble.
– Le destin se venge peut-être de tous les coups de veine que j’ai eus dans ma chienne de vie.
– Alors, j’espère que ta chance reviendra bientôt.
– Sait-on jamais, avec les probabilités ? fit Yan. (Il laissa ses doigts courir dans le dos de Leia, qui frissonna.) Pour tout dire, je me sens déjà le plus veinard des hommes.
A cet instant, la musique s’éleva, majestueuse.
La fourrure de Chewie était hérissée comme s’il avait pris un bain de vapeur et oublié de se peigner. Agressé par les vents et la musique de la cathédrale, il grognait sourdement.
La voix flûtée de 6PO s’éleva :
– Anakin ! Jacen et Jaina ! Où êtes-vous ? S’il vous plaît, revenez ! Nous nous inquiétons terriblement.
Chewie et le droïd cherchaient Anakin et les jumeaux dans les hautes herbes. Le petit dernier de la famille Solo avait profité de la cérémonie d’inauguration de la cathédrale pour prendre la tangente. Fasciné par la musique, aucun spectateur n’avait remarqué sa manœuvre. Chewie et 6PO pas plus que les autres…
Voyant que leur frère n’était plus là, Jacen et Jaina étaient partis à sa recherche. Bien entendu, aucun des trois garnements ne s’était remontré. Menant la battue, le droïd et le Wookie essayaient de passer inaperçus.
– Jacen ! Jaina ! appelait 6PO. Mon Dieu, mon Dieu, qu’allons-nous faire, Chewbacca ? C’est très embarrassant.
Ils avançaient dans une végétation qui arrivait à la poitrine du Wookie. Le droïd se frayait un chemin en battant des bras de manière quelque peu désordonnée.
– Ces végétaux rayent ma peinture, gémit-il. Je n’ai pas été conçu pour faire ce genre de choses.
Chewbacca tendait l’oreille, ignorant le babil du droïd. Quelque part devant, il entendait des rires d’enfants.
Il bondit, faisant plier les herbes. Mais il n’y avait plus personne. Cependant, il remarqua une piste étroite dans la végétation.
Les gamins étaient piégés. Tôt ou tard, il les aurait…
Derrière lui, des gémissements montèrent.
– Chewbacca, où es-tu donc passé ? Je suis perdu ! Seigneur, ça n’est pas possible.
Sur la plate-forme des officiels, l’amiral Ackbar écoutait la musique de la cathédrale. Vêtue d’une magnifique robe blanche, Winter était assise près de lui.
Le Calamarien avait longtemps hésité à venir assister à la cérémonie. Après tout, il avait détruit l’ancienne cathédrale, et les Vors auraient été en droit de lui garder une solide rancune.
Mais les créatures ailées ne nourrissaient pas ce genre de sentiment. Elles survivaient à tout, ne cessant jamais de lutter. Dans le cas présent, elles n’avaient pas mis la République à l’index ni même demandé des réparations financières. Simplement, elles s’étaient attelées à la reconstruction de leur monument musical.
Le vent frigorifiait Ackbar, mais la beauté des harmonies valait bien un coup de froid.
Non loin de l’amiral, une superbe jeune femme couverte de bijoux était accrochée au bras d’un jeune homme à l’air hagard.
Ackbar se pencha pour chuchoter à l’oreille de sa compagne :
– Qui sont ces gens ? Je ne crois pas les connaître…
Winter jeta un coup d’œil, puis se concentra comme si elle était en train de consulter les fichiers de sa mémoire. Ce qui était exactement le cas.
– Je pense que c’est la duchesse Mistal, de Dargul. Le jeune homme est son consort.
– Je me demande pourquoi il a l’air si misérable.
– Il n’aime peut-être pas la musique, suggéra Winter. (Elle se tut, mal à l’aise. Il fallait passer à des sujets plus personnels, mais ça n’était pas facile.) Je suis heureuse que vous ayez repris votre place au sein de la République, Ackbar. Vous avez encore tant de choses à lui donner…
Le Calamarien acquiesça, regardant la femme qui s’était si longtemps dévouée à Leia.
– J’ai appris avec joie que votre exil sur Anoth était terminé. Je m’inquiétais pour vous. Vos talents méritaient mieux que ça, permettez-moi de le dire.
Ackbar vit que sa compagne gardait une impassibilité de surface, s’autorisant juste un petit sourire pour montrer qu’elle comprenait tout ce qu’il voulait dire.
– Eh bien, souffla-t-elle, les choses étant ainsi, nous aurons l’occasion de nous voir plus souvent.
– J’en serai le premier ravi, chère amie.
Qwi Xux se laissait bercer par la musique des vents. Les notes s’élevaient dans les airs, cristallines, composant une mélodie unique dans tous les sens du terme, puisque les Vor interdisaient qu’on enregistre leurs concerts, chacun étant différent des autres.
Les créatures ailées volaient le long des tuyaux de cristal, jouant de la flûte avec leurs corps.
Au loin, une tempête approchait…
La musique rappelait sa vie à Qwi. Pure et dépouillée, elle faisait vibrer en elle des cordes sensibles : son enfance perdue, le cauchemar de sa formation, sa captivité dans le Complexe, le lavage de cerveau infligé par les Impériaux…
Alors elle avait rencontré Yan Solo, puis Wedge Antilles, qui, chacun à sa manière, lui avait montré qu’il existait une autre façon de vivre.
Wedge… Grâce à lui, la jeune femme avait découvert de nouveaux mondes, et des aubes radieuses comme jamais elle n’aurait cru en connaître.
Depuis son retour du Complexe, Qwi Xux ne regrettait plus ses souvenirs perdus.
Quand le jeune Kyp Durron les avait effacés de sa mémoire, nul doute qu’il avait commis un acte violent et répréhensible. Victime du Côté Obscur, il n’en était pas vraiment responsable ; de toute façon, la scientifique le pardonnait de bon cœur.
En un certain sens, Kyp lui avait rendu service, même si c’était involontaire. Qwi ne désirait plus se souvenir de ses recherches, des armes atroces qu’elle avait aidé à fabriquer. Amnésique, elle pouvait renaître à la vie et accepter sans arrière-pensées l’amour que lui offrait Wedge.
La musique continuait, plus belle que tout ce qu’elle avait jamais entendu. La joie, le chagrin, l’espérance, le deuil… La vie entière vibrait dans cette mélodie.
– Tu aimerais revenir sur Ithor avec moi ? lui souffla Wedge à l’oreille. Pour de vraies vacances, cette fois ?
Qwi sourit à son bien-aimé. Retourner sur cette merveilleuse planète était le plus cher de ses désirs. Les paysages étaient si beaux, les gens si paisibles. Un tel bonheur lui ferait oublier un peu plus les souvenirs que Durron lui avait volés.
– Veux-tu dire que nous n’avons plus à nous cacher des espions de l’Empire ? Ni de l’amiral Daala ?
– On se fichera de tout ça, oui ! Notre seul souci sera de nous amuser… d’être heureux…
Les Vors ouvrirent toutes les fenêtres de la Cathédrale des Vents. S’engouffrant dans le bâtiment, la tempête offrit un fabuleux crescendo aux auditeurs.
Il était si glorieux qu’on eût cru qu’il pouvait s’entendre d’un bout à l’autre de la galaxie.